Une des raisons qui expliquent l'absence de mises à jour sur le blog est que j'ai intégré un club à la fac. Mais avant d'en parler plus précisément, un petit explicatif des clubs s'impose.

Au Japon, à partir du collège et jusque la fac, on a la possibilité de participer à un club. Pour les universités je n'en suis pas sûre, mais pour le collège et le lycée cette activité est obligatoire. On peut diviser les clubs en 2 grandes catégories : les clubs artistiques et les clubs sportifs. On peut aussi trouver des clubs plus marginaux n'entrant dans aucune des deux catégories comme le club des supporters, le club de débat, ... Par exemple le club le plus original que j'aie vu à ma fac c'est un club hybride entre le footing et l'anglais, à savoir que des filles courent dans tout le parc de la fac en récitant l'alphabet anglais. Même les japonaises trouvent ce club bizarre, c'est dire.

Le club est très important dans la vie des jeunes japonais, il permet à la fois d'acquérir une compétence particulière, de développer un hobby mais aussi de créer des liens sociaux. Les horaires sont souvent très contraignants, obligeant les élèves à consacrer plusieurs soirées par semaine au club, en plus des études. Par exemple je vais au club 3 fois par semaine et ce pour une durée moyenne de 3h30 à chaque fois. Même si les japonais trouvent les clubs contraignants, ils en sont en moyenne très satisfaits de l'expérience.

Avant de partir en échange universitaire, j'avais regardé la liste des clubs disponibles en espérant pouvoir participer à l'un d'eux (ce qui n'était pas évident vu que j'arrivais en cours d'année). Un en particulier avait attiré ma convoitise : le club de Kyûdô (tir à l'arc traditionnel). J'avais fait une initiation au tir à l'arc étant enfant et ça m'avait plu, et je trouvais le kyûdô assez classe. Par chance, Midori, ma tutrice, est 4ème dan de kyûdô et a été chef du club il y a quelques années. Par malchance, on ne pouvait pas intégrer le club en milieu d'année vu que l'initiation était passée.

A la rentrée en avril, Midori m'a demandé si j'étais intéressée pour aller une fois ou deux au club histoire de voir comment ça se passait et de tester un arc. J'ai été scotchée par la beauté de la discipline et ai décidé de faire plus qu'une initiation express si c'était possible. J'ai donc fréquenté le club 3 fois par semaine, me suis entrainée avec les débutantes et ai acheté une partie de l'équipement (l'autre partie m'ayant été généreusement offerte par Maître Atarashi qui n'est présent que le mardi).

Bon mais le kyûdô, qu'est ce que c'est exactement ? Tout d'abord c'est un art martial, au même titre que le judo ou le kendô (et plein de trucs qui se finissent en "dô"). C'est un enchainement de gestes précis, qui doivent être le plus épurés possibles. La concentration est bien sûre essentielle, l'archer ne doit faire qu'un avec l'arc et la flèche et le plus important n'est pas de toucher la cible mais de faire de beaux gestes et d'atteindre un état d'apaisement tel qu'on est quasi dans un état second. En gros, ça détend vachement.

Niveau matériel, l'archer dispose d'un gant en peau de daim, le kake, permettant de bander l'arc sans s'arracher la peau, de flèches à sa taille et d'un arc à sa taille (l'arc le plus petit fait au moins 2 mètres) et adapté à la force de l'archer (par exemple je tire avec un arc nécessitant 9 kg de traction, mais ça peut aller jusque 25 kg voire au delà pour les gros costauds). Pour les femmes on rajoutera une protection pour la poitrine, le mune ate. Il y a bien sûr une tenue traditionnelle composée d'un hakama (sorte de pantalon-jupette) et d'un keikogi (haut blanc). L'archer devra en règle générale tirer sur une cible de 36 cm de diamètre située à 28 mètres de distance. Le kyûdô, comme tous les arts martiaux, se pratique dans un dôjô.

Le tir peut se décomposer en 8 étapes appelées hassetsu. Chaque petit geste compte, tout est réglé au millimètre près et si de prime abord certaines corrections peuvent sembler être du chipotage, on se rend vite compte que toutes ces étapes ont été bien étudiées et qu'elles représentent à la fois la façon la plus belle et la plus efficace de toucher la cible.


Normalement on ne tire pas tout nu

1 - Ashibumi : l'enracinement des pieds. Cette étape consiste à placer ses pieds convenablement. L'archer s'avance les yeux rivés vers la cible, fait trois pas en partant du pied gauche et se place latéralement à la cible, toujours sans la quitter des yeux. En dôjô cette étape est assez casse gueule pour moi qui n'ait aucun sens de l'équilibre, d'autant plus que je dois écarter beaucoup plus les jambes que les autres (l'écart dépend de la taille). Je compte plus le nombre de fois où j'ai failli faire le grand écart.

2 - Dôzukuri : la mise en place du torse. Etape qui peut paraitre dérisoire mais qui est ô combien importante. L'archer, après avoir détourné son regard de la cible, penche son torse en avant en prenant appui sur l'intérieur des cuisses et les gros orteils. Normalement on est censé être stable à cette position, de façon à ce que si quelqu'un nous pousse dans le dos, on ne se vautre pas lamentablement. Hum ... Cf le paragraphe du dessus pour savoir ce qu'il en est de ma stabilité.

3 - Yugamae: la mise en garde. Après avoir calé la flèche et le gant sur la corde, l'archer positionne correctement sa main gauche sur l'arc puis doit former un quasi cercle symétrique avec ses deux bras et regarder à nouveau la cible avant de passer à l'étape suivante. A ce moment là, les muscles au niveau des reins et des bras sont contractés. C'est aussi à ce moment que le coeur commence à battre fort et qu'on doit commencer à se vider l'esprit. En calant bien sa respiration, on arrive assez vite à oublier le stress et à se focaliser sur la cible.

4 - Uchiokoshi : l'élévation de l'arc. Tout en prenant garde de bien conserver une posture symétrique pour les bras, on élève l'arc en essayant d'avoir le mouvement le plus fluide possible, à savoir que l'arc ne doit pas balloter dans tous les sens et doit rester bien perpendiculaire au sol.

5 - Hikiwake : l'ouverture de l'arc. L'archer pousse avec sa main gauche pour ouvrir l'arc. La main va opérer une rotation de 90° pour se placer en position optimale pour l'étape suivante. La main droite quant à elle se contente d'accompagner le geste. A ce moment ce sont plutôt les muscles du dos qui bossent.

6 - Kai : la pleine extension. La main droite tire en arrière la corde tout d'abord de façon rectiligne puis arrivée derrière l'oreille opère une courbe de façon à avoir les épaules sur la même ligne. La main gauche accompagne le mouvement et pousse un peu, sinon on se retrouve penché en arrière et c'est tout de suite moins gracieux. Les épaules sont ouvertes, le haut du dos travaille au maximum, les épaules, les mains, la flèche et l'arc doivent tous être parallèles et pointer en direction de la cible. L'archer doit rester au moins 6 secondes dans cette position, laps de temps durant lequel il ajustera sa visée.

7 et 8 - Hanare et Zanshin : le lâcher et la continuité de l'esprit. Quand vient le moment de tirer, l'archer va d'abord tourner son poignet droit de façon à libérer la corde sans dévier la trajectoire de la flèche. Juste après avoir lâché la corde, la main gauche va exercer une poussée vers l'avant pour donner de la puissance au tir. Les deux bras doivent rester perpendiculaires au sol et rester bien droits, légèrement en arrière tandis que le torse sera encore un peu plus en avant. L'archer restera dans cette position quelques secondes, toujours concentré sur sa cible, qu'elle ait été atteinte ou non (encore que c'est dur de rester concentré quand on manque de toucher la cible ... voisine et qu'on est pris d'un fou rire après toute cette concentration).

Pour acquérir le savoir faire, y'a pas de mystère, il faut beaucoup s'entrainer jusqu'à obtenir les gestes parfaits. Au début on s'entraine avec un simili arc en caoutchouc. Puis on s'entraine avec un arc à vide, sans passer par les deux dernières phases. On passera ensuite au tir sur makiwara, une cible en paille, sur laquelle on tire avec une flèche faite spécialement pour cet exercice. Quand on est au point, on peut passer au véritable tir dans le dôjô. Chaque entrainement procure des sensations différentes. Un mouvement peut être maitrisé avec l'arc en caoutchouc mais pas avec un véritable arc. Et le tir dans le dôjô est vraiment impressionnant, je mets beaucoup plus de temps à vider mon esprit tellement le stress est grand. Par contre l'état second est beaucoup plus facile à atteindre en conditions réelles.



Entrainement sur makiwara

En fonction de l'endroit où l'on pratique le kyûdô, les rituels sont différents. Par exemple les salutations effectuées au début et à la fin de chaque cours différent selon les dôjô. Les exercices aussi. Les archères chevronnées s'exercent au touch, compétition de tir en plusieurs manches. Au début de chaque sèance l'ordre des archères est tiré au sort et pendant qu'elles s'affrontent en tirant à chaque fois 4 flèches chacune, les autres vont donner des conseils aux débutantes. Le samedi, deux particularités. Tout d'abord les non débutantes viennent habillées en tenue traditionnelle. Et elles se livrent en plus du touch à l'izume, sorte de mort subite. Chaque participante décoche une flèche. Si la cible est atteinte, elle se qualifie pour le second tour et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'une. Contrairement au touch qui se déroule dans une ambiance bon enfant où les encouragements fusent, l'izume se déroule dans un silence de mort. On peut même sentir la pression qui pèse sur les épaules des dernières tireuses en lice.


Le tableau des scores pour le touch







Faut vraiment que je sois concentrée pour ne pas me soucier d'être prise en photo !





J'ai eu la chance d'avoir quelques privilèges de par ma situation particulière. Comme je ne pouvais m'entrainer que quelques semaines, j'ai eu droit à un coaching perso de la part de Midori et ai brûlé les étapes. Normalement je n'aurai jamais dû tirer en dôjô avant d'avoir atteint plus de maîtrise. Ni n'aurait dû porter la tenue traditionnelle. Etant pourtant d'une timidité maladive, les japonais sont encore pires que moi. Intégrer le club m'a permis d'apprivoiser lentement mais sûrement les membres du club. Je pars malheureusement trop tôt, avant d'avoir pu mieux lier connaissance, mais je me sentais vraiment bien intégrée dans le club. Les filles ont été d'une gentillesse et d'une patience exemplaire.

Aujourd'hui c'était la dernière séance collective avant les examens. Comme le veut la tradition dans la fac, la toute première cible touchée est découpée et signée par toutes les membres. Malgré la pression, j'ai réussi à toucher 4 fois la cible au cours des entrainements, dont une fois le 26 juin. Un moment que je n'oublierai jamais, où toutes les filles sont venues me féliciter avec un grand sourire une à une, où j'ai ressenti pour la première fois un apaisement total en tirant, où j'ai été soulagée de voir que j'en étais capable. Je suis restée toute tremblante pendant les 10 minutes qui suivirent.


C'est moi qui l'ai fait ! (enfin juste le trou)

On m'a donc remis aujourd'hui mon cadeau d'adieu et les filles m'ont invité à venir leur rendre visite un de ces quatre si je reste dans le coin. Même si ça me bouffait beaucoup de temps et que ce n'était pas toujours facile, le club et ses membres vont beaucoup me manquer. Je continuerai à m'entrainer avec Midori jusqu'à la fin du séjour et croiserai peut être quelques membres dans le dôjô de la ville de Nara, mais je ne profiterai plus de l'ambiance conviviale du club. Ce club fera parti des plus beaux souvenirs de cet échange universitaire et je pleure à gros bouillon comme une idiote en écrivant ces lignes. Merci à vous les filles, je ne vous oublierai jamais, je vous le promets !